Entretien avec deux architectes passionnés de patrimoine conventuel

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Bruno le Moal
et Christophe Daumas

architectes du projet Bassac 2e millénaire.

Spécialisé dans la rénovation de bâtiments conventuels,
le cabinet Le Moal et Daumas Architecture et Patrimoine
a été retenu pour le projet Bassac 2e millénaire.
Leur travail a d’abord consisté à décrypter l’histoire de l’abbaye dans une approche visant à restaurer les sens
et fonctions d’accueil du lieu.

Bruno Le Moal travaille depuis 1990 sur des bâtiments religieux et surtout en lien avec des communautés religieuses vivantes. Son associé, Christophe Daumas,
est architecte du patrimoine, c’est-à-dire habilité à travailler sur les monuments historiques.
Ensemble, ils travaillent depuis trois ans sur les nouveaux habits de l’abbaye de Bassac.

QUELQUES RÉALISATIONS

Abbaye Saint-Martin de Mondaye

Calvados (14) 2012

Monastère des Clarisses

Senlis (60) 2010

Abbaye Saint-Michel de Frigolet

Tarascon (13) 2013-2015

Adveniat – auberge de Jeunesse des Assomptionnistes

Paris (8e) 2010

Congrégation des Filles de la Sagesse

Filles de la Sagesse

Paris (14e) 2010-2016

Abbaye de Longues

Calvados (14) 2016

L’Abbaye de Bassac et votre cabinet, c’est une rencontre improbable ?

Bruno Le Moal : Non, bien au contraire ! C’était une rencontre possible. Depuis 25 ans, nous avons conçu et conduit beaucoup d’ouvrages dans ce secteur particulier du bâtiment religieux : abbayes, couvents, prieurés, etc. Tous ces lieux de vie ont une charge spirituelle et historique très importante. Ce sont ces références et notre expérience sur des lieux délicats comme peuvent l’être une chapelle, un oratoire ou une église qui nous ont valu de retenir l’attention du Père Souletie

Comment décririez-vous l’Abbaye de Bassac telle qu’elle est aujourd’hui ?

Christophe Daumas : C’est un ensemble très intéressant puisqu’on y lit assez concrètement l’architecture des différentes strates historiques. Le bâtiment a son origine au début du XIe siècle. Il a été plusieurs fois, au gré de la guerre de 100 ans, des guerres de religions, démoli, rebâti, grandement au XVe siècle sous l’abbatiat d’Henri de Courbon. À partir du XVIe, l’abbaye a été laissée à l’abandon, en partie ruinée. Au XVIIe, une nouvelle communauté, les bénédictins de Saint-Maur, s’installent et vont redresser l’abbaye. C’est-à-dire rebâtir sur la base des bâtiments gothiques. C’est un fait très intéressant à Bassac : la superposition de différentes époques, très lisible dans cet ensemble monumental.

Bruno Le Moal : Quand les moines mauristes sont arrivés au XVIIe siècle, ils cherchaient à établir un lien avec la nature, une mise en scène de la nature, qui très curieusement est en train de revenir, d’une autre manière, à notre époque. Un des exemples frappants se trouve dans le bâtiment oriental qui renferme à l’étage le dormitorium où donnaient les cellules des Pères. Dans l’axe du dormitorium, côté sud, on a alors construit une très belle porte-fenêtre avec un balcon très ouvragé ouvert sur la nature. Cette ouverture marque une rupture avec la période des guerres médiévales et des guerres de religions, où l’on privilégiait un mode fermé et défensif. C’est un point significatif du lien recréé avec la nature et de la volonté des mauristes de jouir de la sérénité des lieux, des espaces et de l’horizon, des paysages, du ciel et de la lumière, etc. Nous allons faire en sorte que ce balcon retrouve sa vocation d’origine.

Comment voulez-vous traiter ce puissant héritage
de l’histoire ?

Bruno Le Moal : Nous allons respecter les principes qui ont été pensés au cours des siècles, essentiellement dans les niveaux d’accueil du monastère. Au rez-de-chaussée, dans les salles dites historiques, l’idée est de remettre en valeur des espaces de rencontre, d’accueil, d’expositions, pour toutes les parties qui sont de plain-pied avec le cloître et qui s’ouvrent ensuite sur la nature et sur les terrasses.
Pour les étages, le principe est de conserver un hébergement. Un hébergement de type hôtellerie, car il est de toutes façons primordial que l’Abbaye de Bassac conserve une vocation d’accuei, l’idée étant de conserver un esprit de sobriété intemporelle et monastique.

Cette tradition d’accueil est-elle compatible,
sur le plan architectural, avec la manière de vivre
du XXIe siècle ?

Christophe Daumas : Pour un ouvrage comme l’Abbaye de Bassac, il y a la fois des enjeux de restauration, ce qu’on appelle le confortement, c’est-à-dire renforcer et solidifier les parties structurelles, et des enjeux de nouvel usage. Parce que finalement, le meilleur moyen de sauvegarder un bâtiment c’est de lui donner une nouvelle vie, de l’habiter à nouveau.
En termes de restauration, nous allons mener des opérations de remise en valeur des bâtiments. Les travaux de la première tranche concernent des restaurations dans le passage voûté, qui est le premier lieu de découverte de l’abbaye quand on arrive par le parvis. On essaie aussi de restituer à ce bâtiment ses éléments originels, dans la limite de nos connaissances, pour lui redonner une harmonie, par exemple, en corrigeant des façades qui ont été un petit peu malmenées, des ouvertures qui ont été mal transformées.
Enfin, pour des questions de nouveaux usages, on a parfois besoin de créer des extensions en complément de ces bâtiments. Et dans ce cas-là, on décide d’avoir plutôt une écriture contemporaine, de donner à voir clairement que ce sont des interventions de notre époque, comme on en a eu sur ce bâtiment à toutes les époques. Les seules interventions contemporaines sont dans la cour de l’abbé, où nous allons créer des extensions, pour les nouvelles fonctions d’accueil..

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LA COUR DE L’ABBÉ

Restaurée et avec une nouvelle fonction d’accueil des arrivants, la cour de l’abbé est emblématique d’une restauration contemporaine, où l’on doit pouvoir lire les différentes époques de construction, dans une démarche de sincérité architecturale, loin du pastiche et du « faire vieux ».

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Bruno Le Moal : J’aimerais ajouter un mot, au niveau des interventions contemporaines, parce que c’est assez spécifique à la France. Pour notre pays, la charte d’Athènes, que l’on doit entre autre à Le Corbusier, marque une volonté de montrer les interventions de chaque époque afin que l’on puisse lire à travers un bâtiment les différents moments historiques qui s’y sont succédés.
Notre approche, qui s’attache à dater les interventions, est un aspect important et spécifique en tout cas, de l’architecture et de la politique du patrimoine en France

S’il fallait retenir une émotion forte de Bassac ?

Bruno Le Moal : L’harmonie entre l’abbaye et son environnement ! La chose très importante, que tout le monde ressent quand on découvre Bassac et l’abbaye, c’est le lien avec la nature. On est en effet en bordure du village, avec un côté rural médiéval d’un côté et en limite de grands herbages de l’autre, où on avait les viviers à l’époque médiévale, et ce jusqu’au XVIe. Ces viviers ont disparu mais on en a trouvé la trace sur des plans. Le lien avec la rivière et l’eau est très importante à l’Abbaye de Bassac.

Christophe Daumas : Il y a un lien visuel très fort entre le lointain, les paysages et l’abbaye. Actuellement, une peupleraie borde le petit parc sud, de l’autre côté de la Guirlande, une toute petite rivière. Latéralement, on a des visions sur la Guirlande qui pénètre dans le village de Bassac d’un côté et qui file vers la nature de l’autre, avec un paysage de bosquets qui est très intéressant.
Dans ce cadre champêtre, un des points importants est le profond silence des lieux. On n’entend pas, comme trop souvent, un bruit de route ou d’autoroute. On est vraiment dans un lieu sans pollution sonore, avec une grande qualité de silence.

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Des jardins repensés

L’Abbaye de Bassac représente une fabuleuse richesse d’espaces extérieurs, certains très dégagés, d’autres presque clos et intimes. C’est tout naturellement que le projet Bassac 2e millénaire intègrera cette dimension, d’autant plus que c’est une composante essentielle de l’esprit monastique.

Sous la maîtrise d’oeuvre du cabinet d’architecture Le Moal et Daumas, c’est l’Atelier du Sablier qui a été choisi pour mener à bien le projet d’aménagement paysager. Cette entreprise charentaise est reconnue pour ses nombreuses réalisations mariant authenticité et sensibilité.

Les futurs jardins de l’Abbaye de Bassac seront respectueux de l’esprit monastique, tout en permettant de nouveaux usages : permettre la déambulation ou le recueillement, initier les passionnés et les scolaires au jardin potager médiéval et à la permaculture, accueillir des sculptures en écho avec le paysage, et en tout état de cause faire partie intégrante de l’émotion procurée par la « visite à Bassac ».